Je reviens de loin.

Je suis en train de sortir d'une grave dépression. Elle m'a frappée sans prévenir, comme un tsunami.

Moi qui pensais être arrivée au sommet de mon bonheur : ma famille que j’adore, mon travail qui me passionne, mon chemin spirituel qui fleurit, notre nouvelle vie en nature.

Et la plus belle des nouvelles : une âme qui a décidé de s'incarner et rejoindre notre famille. Cette grossesse a été reçue avec une immense joie. Mais juste après, la tempête hormonale a pris d’assaut mon corps. Un rideau noir opaque recouvrait désormais ma vie, le désespoir envahissait mes pensées, plus d'intérêt ni d'envie, la nausée jour et nuit. Du mal à connecter avec mon fils et mon Jo, comme si ces interactions me pompaient le peu d'énergie que j'avais, soit à peu près zéro.

On m'a dit que c'était normal, les vagues émotionnelles, que c'était l'histoire de quelques semaines et que ça passerait plus vite que je ne crois. "Profites-en pour cocooner, avec un bon livre et une bouillotte."

Au fil du premier trimestre, les symptômes se sont aggravés, je devenais l'ombre de moi-même. Mi-janvier, Jo a commencé à s'inquiéter. Il a organisé un séjour en amoureux à Porto pour changer d'air et nous faire kiffer dans un bel hôtel avec spa. Mais c’était encore pire. Là, j'ai réalisé que peu importe où j'étais et ce que je faisais, le monde avait perdu ses couleurs, tout me semblait gris, sans saveur. De plus en plus de mal à sortir du lit. Mon Jo aurait décroché la lune pour me voir sourire mais c'était au-delà de mes forces, je n'arrivais plus à faire semblant.

J'ai consulté ma psychologue qui a été choquée de mon état et m'a immédiatement recommandé une psychiatre. Le verdict était clair et brutal : dépression périnatale à un stade sévère. Elle ne partirait pas naturellement d'ici quelques jours quand les hormones se stabiliseraient, comme je l'espérais encore. Ni en partant dans le désert du Sahara faire un trek, que j'avais booké en pensant me recharger sur cette terre sacrée.

Ça allait être long. Ça allait être dur. Et… il allait falloir que je prenne des anti-dépresseurs.

Coup de massue.

Moi, la femme nature, la femme forte ? Jamais de la vie !

Oui mais. Une dépression à ce stade non traitée comporte un fort risque de poursuivre en dépression post-partum.

Avec toutes ces années de travail sur moi, de thérapies, d’explorations chamaniques, de purges et d'alignement ? Hors de question !

Oui mais. Une dépression non traitée risque d'engendrer des complications à l'accouchement. 

Après 8 ans à créer et faciliter des espaces de paix, de joie ? Même pas en rêve !

Oui mais. La dépression non traitée peut accroître la probabilité de troubles du développement neurologique chez le bébé. 

Une micro-dose du médicament suffirait, mais même avec ça il faudrait attendre au moins deux semaines pour voir un mieux. Plus j'attendrais, plus je retarderais ma guérison.

Ok. J’étais obligée d’au moins y réfléchir. Le séjour romantique qui allait me sauver était devenu le théâtre d’un affreux dilemme. Le chaos dans ma tête.

Mais le dilemme n'aura pas duré longtemps, la psy, la psychiatre, mon chéri, et même l’IA étaient unanimes. Et donc il n’aura pas fallu plus de deux heures pour passer d’une réalité où les antidépresseurs étaient impensables, au moment où l’on s’est retrouvé avec Jo à courir sous la pluie à la pharmacie la plus proche.

Je me souviens de la boîte de Cipralex posée sur la table du petit-déjeuner de l’hôtel cinq étoiles, entre le café et le jus d'orange. J'étais abattue, je ne comprenais plus ce qui m'arrivait. Jo gardait la face mais lui aussi était sous le choc. Le serveur a débarrassé mon café. J'avais posé le demi-comprimé sur la soucoupe. J'ai vu un signe, un espoir peut-être qu'il ne fallait pas les prendre, ces putains de médocs.

J'ai quand même commencé le traitement ce jour-là. 

Les semaines se sont écoulées en slow motion. On m'a recommandé de quitter la maison où j'avais du mal à suivre le rythme et me sentais un poids pour Jo et Salvador. Je suis partie dix jours chez une amie.

Je me souviens des matins où je me réveillais déjà épuisée, en me demandant si c'était juste un cauchemar. Mais non, j'étais bien là. Enfermée dans un labyrinthe sans lumière, sans issue visible. Je comptais les heures. J'ai fait peur à ceux que j'aime. Je me suis fait peur à moi-même.

Jo m’a confié plus tard comme j'étais là sans être là.

Ma foi a été ébranlée, mes certitudes ont explosé en vol, mes guides étaient tous en panne de réseau. 

Et la magie. Quelle magie ??? 

Parfois j'avais l'impression de perdre la tête. La mémoire d'un poisson rouge, aucune concentration, même parler me coûtait. La nuit je faisais des cauchemars bizarres, des fragments d'enfance confus et emmêlés. Et puis des chants chrétiens traversaient mon esprit comme des visiteurs inattendus, ceux que je chantais à l'église petite, que je ne savais pas que je connaissais encore par cœur.

À l'horizontale la majeure partie du temps. Passer des heures à regarder le feu, sans goût pour rien, sans appétit de rien.

J’ai pensé à mon père qui a eu une dépression quelques années plus tôt. Je l'avais jugé faible, manquant de courage. Le 26 janvier je lui ai écrit pour lui souhaiter son anniversaire et m'excuser pour ça.

La dépression, une maladie brutale et longue, perfide car invisible. Un cancer, un accident, c'est compris, c'est plaint. La dépression, c'est honteux, souvent vécu comme une faiblesse, souvent camouflé.

Aujourd'hui j'ai envie de demander pardon à tous ceux pour qui j'ai manqué d'empathie, d'écoute. À ceux dont la souffrance me dépassait et que j'ai pu juger sans comprendre ce qu’ils vivaient.

Le retour à la maison a été difficile. Je n'étais pas fonctionnelle et j’avais honte, me voyant comme une loque, un zombie en pyjama. Je me sentais une mauvaise mère, déficiente. J'étais en mode survie et chaque interaction me mettait en alerte, mon système nerveux bloqué entre dorsal et sympathique. J'appréhendais 16h, la fin de l'école où mon petit chéri plein de vitalité rentrerait à la maison, et l’impuissance face à son incompréhension.

J'ai eu peur que Jo ne m'aime plus. Je lui ai même proposé de se laisser draguer à l'ecstatic dance. Mais il a été là, aimant, confiant, patient.

Un soir j'ai rassemblé toute mon énergie pour faire des crêpes, pour faire plaisir à mes boys. J'essayais d'incarner ma mamie qui les faisait sauter en chantant. Mais faire sauter des crêpes sans joie, c'est comme se forcer à danser quand t’es mal à l’aise.

Et puis dans tout ça, j'oubliais que j'étais enceinte, aucune joie, aucune connexion à l'être qui poussait en moi.

Plusieurs personnes m’ont demandé : "tu es sûre que tu préfères pas avorter ?". Jo et moi on l'attendait ce bébé, même si dans l'état actuel j'étais incapable de me projeter sur une semaine, encore moins sur des mois.

Mon ventre s'arrondissait mais j’étais en déni, je parlais de constipation, de ballonnements. Au bout d'un moment Jo s'est énervé et m'a demandé d'arrêter de nier que notre bébé grandissait.

Trois interminables semaines après avoir commencé le traitement, il n’y avait aucune amélioration, même plutôt une aggravation. La psychiatre m'a dit de passer au comprimé entier et d’attendre encore 3 semaines.

Parfois je tentais de méditer et je me retrouvais au bout de trois minutes allongée par terre, à fixer le plafond, vidée.

Début février, Jo a dû partir quelques jours en France. Salva se réveillait à 5h, j'étais à bout de forces. La tempête neurochimique me ravageait en même temps qu'une succession de dépressions atlantiques violentes ravageait le Portugal, une série de tempêtes et d'inondations historiques, toitures arrachées, personnes évacuées, arbres brisés.

Un jour, la pluie a coulé sur moi pendant la nuit : le plafond de ma chambre avait fissuré. J'ai mis une dizaine de bassines. C’était trop. Une fois Salva à l’école, j'ai pleuré comme jamais, des larmes incontrôlables, comme si j'évacuais ma tristesse d'enfance qui n'avait jamais eu l'espace de s’exprimer. J'ai laissé la douleur m'envahir. J'ai lâché mes résistances. J'ai plongé au plus profond.

On parle parfois d'agonie de l'ego, cette dissolution douloureuse de ce qu'on croyait être. Je crois que j'ai traversé ça.

Une des leçons les plus libératrices de Rita a été : "Shoulds are enemies of depression." Les "je devrais". Je devrais être heureuse, je suis enceinte. Je devrais me lever, prendre l'air, écrire mon journal, méditer, guérir plus vite. La dépression n'a pas besoin d'un juge. Chaque "je devrais" est un coup de couteau supplémentaire. Apprendre à les lâcher, un par un, a été une des premières portes vers la lumière.

Un jour, je me suis regardée dans le miroir. J'ai cherché au fond de mes yeux mon âme, cette part vulnérable, en dessous de tous les masques et résistances. Et j'ai fini par y trouver de la compassion sincère, un amour qui subsiste même quand on est au plus bas, quand on n'accomplit rien, quand on est à peine capable de se tenir debout. Ça a pris du temps, mais quelque chose s'est enfin ouvert.

Et à partir de là, la vie s'est réveillée en moi, petit à petit. Comme une rivière qui reprend son cours après des mois de sécheresse. Pas comme avant. Autrement. Dépouillée de ce que je croyais savoir.

Des touches d'espoir. Un rêve, la présence de la Vierge Marie. Peu à peu, j'ai retrouvé l'énergie d'aller courir, de mettre les pieds dans la mer. Les rosiers, pêchers et bougainvilliers du jardin ont commencé à fleurir, le figuier à bourgeonner. En février, des amis sont venus de France et j'ai eu mon premier éclat de rire, ça faisait tout drôle.

Puis l'échographie pleine de bonnes nouvelles.

Un garçon. Nous qui avions l'intuition d'une fille. Et mes scénarios que cette dépression était comme un nettoyage de ma lignée de femmes, leur souffrance, leurs abus que ma fille venait transcender. Encore des croyances balayées.

La dépression comme passage. Comme mort symbolique avant renaissance.

Quand ma psy disait que cette dépression portait des trésors cachés, je ne l'ai pas crue. Maintenant je vais mieux et je les vois.

C'est le printemps. Puis Pâques arrivera en même temps que notre première retraite de l'année. Le renouveau. Pour moi cette année, c'est littéral.

Si lire ce texte réveille des jugements, et peut-être même des doutes sur ma capacité à encadrer des groupes, c'est normal et c’est pas grave. Le conditionnement qu'un leader doit être parfait, épargné de souffrance et lavé de ses ombres est très présent aujourd'hui dans le monde spirituel. Mais personne n'est immunisé contre la chute. Ni les thérapeutes, ni les facilitateurs, ni ceux qu'on place sur un piédestal. Il est sain, même nécessaire, d'humaniser ceux qui guident. Dans le cas contraire, c'est toxique, voire dangereux, car transmettre une image de perfection est non seulement faux, mais inatteignable pour ceux qui s'y perdent.

"We all will fall." m’a dit Rita. Tomber n'est pas une faiblesse. C'est être vrai. C'est être humain. La résilience, ce n'est pas de ne jamais tomber, c'est d'apprendre à s'aimer dans la chute puis à se relever. 

Quand j’ai mis le médicament dans ma bouche la première fois, Jo m’a dit qu’un jour j’allais écrire un texte où j’allais raconter tout ça. Je lui ai dit jamais de la vie, j’avais trop honte. 

Je reviens de loin. Différente. Plus vraie.