Il nous a fallu quatre ans de parentalité pour comprendre une chose.
À la naissance de Salvador, comme beaucoup de futurs parents, nous avions préparé l'arrivée du bébé : une poussette, un lit, des vêtements, un porte-bébé… Nous avions une liste de naissance, reçu de beaux cadeaux, et nos proches nous avaient aidés à nous équiper.
Notre doula Sara nous avait dit : « Après la naissance, les gens qui viennent chez vous viennent pour aider. » À l'époque, nous n'avions pas vraiment compris ce que cela voulait dire.
On nous avait recommandé une traiteur spécialisée dans le postpartum. Elle nous livrait des repas préparés chaque semaine. Cela nous a beaucoup aidés, mais il y avait une forme de gêne autour de ça. Comme si se faire livrer des repas pendant plusieurs semaines relevait d'un privilège qu'on ne devrait pas s'autoriser. Comme si des parents étaient censés cuisiner, tenir la maison et s'occuper d'un nouveau-né en même temps.
Est-ce que ce n'est pas un peu extravagant ? Est-ce qu'on ne devrait pas être capables de cuisiner nous-mêmes ? Est-ce que des parents « normaux » ne se débrouillent pas, tout simplement ?
Derrière ce doute, une croyance bien installée : on a choisi d'avoir un enfant, donc on assume. Seuls. C'est notre problème.
Et puis nous avons reçu neuf visites en deux mois. Nos proches venaient rencontrer Salvador, ce qui nous faisait plaisir. Mais à chaque fois, nous préparions la maison, les repas, la chambre et nous organisions des activités pour leur faire découvrir Lisbonne. À la fin, nous étions épuisés et à cran.
C'est là qu'on a commencé à comprendre ce que Sara voulait dire : après une naissance, les proches ne viennent pas seulement rencontrer le bébé. Ils viennent soutenir les parents.
Où est passé le village ?
On dit qu'il faut tout un village pour élever un enfant.
Pendant des millénaires, une naissance n'était pas l'affaire de deux personnes. Il y avait des grand-mères, des sœurs, des voisines qui savaient.
Aujourd'hui, nous vivons au Portugal. Nos familles sont ailleurs, nos amis sont dispersés dans plusieurs pays.
Depuis, d'autres expériences nous ont inspirés. À l'école Waldorf de Salvador, nous découvrons une culture de la communauté où les familles s'entraident naturellement. Nous avons aussi été inspirés par le travail de la coach parentale Élodie Da Silva, qui raconte son deuxième postpartum et parle de l'importance d'avoir son village. Son frère cuisine, sa mère fait les courses, chacun trouve sa manière d'aider. Pendant ce temps, elle peut être présente avec son bébé.
Pour cette nouvelle naissance qui approche, nous avons envie de faire autrement.
Parce que les gens qui nous aiment ont envie d'offrir. On nous demande la liste de naissance. Et ça fait vraiment plaisir. Une peluche, des fleurs, un petit vêtement, un jouet.
Mais ce dont une famille a besoin trois jours après une naissance, ce n'est pas un objet de plus dans une maison qui déborde déjà. C'est un dîner. Une lessive. Trois heures de ménage. Quelqu'un qui emmène Salvador à la plage pendant que nous dormons avec le bébé, une séance de rééducation du périnée. Ou simplement quelqu'un qui sonne à la porte et demande : « Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? »
Sauf qu'on ne sait pas dire ça. On a été élevés dans l'idée qu'il est noble de donner et un peu honteux de demander. Alors on ne demande pas. On s'épuise. Et on appelle ça l'autonomie.
Peut-être qu'une relation adulte, c'est une relation où l'un peut dire : voilà ce dont j'ai besoin.
Et où l'autre est tout aussi libre de répondre : oui, avec joie. Ou : non, je ne peux pas.
Sans culpabilité, sans dette, ni compte à rendre.
C'est un acte d'amour de savoir demander. Et aussi de savoir dire non.
Alors on tente une expérience. On l'appelle : Il faut tout un village.
L'idée est simple : rendre visibles les différentes façons dont on peut soutenir une famille autour d'une naissance. Certaines ne coûtent rien. Elles demandent simplement un peu de temps, de présence ou de savoir-faire : préparer un repas, faire des courses, garder l'aîné une après-midi, s'occuper du jardin.
D'autres permettent de participer à des services dont nous aurons besoin pendant les premières semaines : des repas livrés, quelques heures d'aide à domicile, un soin, du babysitting, une séance de yoga postpartum ou de rééducation du périnée.
Chacun peut choisir son geste, selon ce qu'il a envie et la possibilité de donner : son temps, son savoir-faire, sa présence ou une contribution.
C'est juste une famille qui ose dire : voilà ce qui nous aiderait vraiment.
On ne prétend pas qu'un village supprime la fatigue, les nuits blanches ou le vertige d'accueillir un enfant. Mais il peut alléger une partie de ce qui repose aujourd'hui sur les parents.
Une mère soutenue se repose davantage. Des parents moins épuisés sont plus disponibles pour leur bébé, pour leur aîné, et l'un pour l'autre. Un enfant accueilli par des adultes qui se sentent eux-mêmes entourés arrive dans un monde un peu plus doux.
Et il grandira peut-être avec un peu plus de sécurité, et un peu plus de facilité à donner et à recevoir. On y croit beaucoup.
Nous faisons cette expérience pour nous. Si elle fonctionne, peut-être pourra-t-elle donner envie à d'autres familles de construire leur propre village.
Parce qu'un enfant n'arrive jamais seulement dans une famille.
Il arrive dans un monde.
Jeanne & Jonathan
