Les petites bougies

Pendant des années, je me suis raconté la même histoire : je n'étais pas faite pour l'amitié.

Plus jeune, j'avais pourtant toujours du monde autour de moi. Des compagnons de fête, de voyage, d'aventure. J'adorais être entourée, mais j’étais une piètre amie. Les conversations profondes m'ennuyaient, je ne savais pas écouter ni faire preuve d’empathie et, quand quelqu'un traversait une période difficile, je m'éclipsais. 

Quand j'ai commencé mon chemin spirituel, il y a une dizaine d'années, mon paysage amical est devenu un désert. Je me suis brouillée avec ceux que je considérais comme mes meilleurs amis. Puis il y a eu notre départ au Portugal, la maternité, une vie de plus en plus centrée sur ma famille. Je répétais à Jonathan, comme un disque rayé : Je n'ai pas d'amies. Il n'en pouvait plus de m'entendre dire ça. C'était devenu une partie de mon identité. Je me disais que j'étais comme ça : quelqu'un de sauvage.

Bien sûr, je voyais encore des gens, mais plutôt en groupe, sans chercher à dépasser une certaine superficialité. Je répondais peu aux messages, je suis devenue la spécialiste des invitations déclinées et, quand une femme cherchait à se rapprocher de moi, quelque chose en moi se crispait, comme si j'étais menacée.

Paradoxalement, je me sens à ma place dans les retraites de femmes que j'anime depuis des années. Le silence, les rituels, les pratiques créent un cadre qui m'est familier. Pourtant, en dehors de ces espaces, les liens entre femmes ont toujours été plus compliqués pour moi. J'avais besoin de garder une distance de sécurité. Je ne savais pas encore que cette méfiance venait de blessures beaucoup plus anciennes. Mes mécanismes de protection étaient si puissants qu'une partie de moi associait encore la proximité avec une femme au danger.

Puis il y a eu cette grossesse. Et la dépression.

Les grandes épreuves ne révèlent pas toujours les personnes auxquelles on s'attend. Il y avait Jo, évidemment. Je le visualisais comme un porteur de torche invincible, debout à la sortie du tunnel obscur. Et puis certaines femmes, que je n'attendais pas à cette place, ont commencé à se manifester avec une ouverture de cœur qui m'a bouleversée. Je les imaginais comme de petites bougies. Leurs flammes éclairaient juste assez ce tunnel sombre pour que je puisse continuer à avancer sans trébucher.

Au début, c'étaient simplement des messages, réguliers, jamais envahissants. Comme pour me dire : Je sais que tu traverses quelque chose. Je suis là.

Puis ma psy m'a conseillé de quitter la maison quelques jours. D'arrêter d'essayer d'être une bonne mère, une bonne compagne, une femme forte. D'accepter, enfin, de ne plus faire semblant. Sans hésiter, Domitille, la marraine de Salvador, m'a prêté sa maison alors qu’elle était en voyage. J'y suis restée dix jours. C'est là que j'ai compris que la première étape de la guérison consistait à arrêter de vouloir aller mieux. À ne pas résister, à me laisser plonger dans les abîmes de la dépression.

Quelques jours après mon retour à la maison, j'ai touché le fond. La babysitter venait chercher Salvador. Nous pleurions tous les deux. J'étais incapable d'être la mère que je voulais être. Lorsqu'elle m'a regardée et m'a simplement dit : Occupe-toi de toi. Tu n'es pas en état, je me suis effondrée.

Ce jour-là, j'ai demandé à l'univers de m'envoyer un signe. Ce qui s'est passé ensuite continue encore aujourd'hui de me dépasser. J'ai d'abord ressenti très fort la présence de la Vierge Marie, accompagnée de chants que je ne savais même pas connaître. 

La nuit suivante, j'ai rêvé de Laure. Elle était dans notre jardin. Elle cueillait des oranges. Le lendemain, je l'ai appelée, malgré les années sans contact. Elle m'a accueillie comme si nous nous étions quittées la veille. Son soutien a marqué un tournant dans cette traversée.

Il y a eu Sylvie, participante des retraites Silence devenue une amie au fil des années. Elle m'a envoyé un colis de présents faits main, de chocolats belges et un bracelet que sa propre sage-femme lui avait offert pendant une grossesse difficile, un bracelet qui se transmettait de femme en femme. Elle m'a même proposé de venir chez moi pour m'aider, alors qu'elle est mère de trois enfants et vit en Belgique.

Jour après jour, les petites bougies brillaient. Ces femmes prenaient de mes nouvelles, me proposaient une promenade, un déjeuner. Je me sentais portée par leur compassion.

Petit à petit, j'ai appris à recevoir. À accepter que l'on prenne soin de moi. À découvrir que ces liens existaient peut-être depuis longtemps, mais que je ne m'y étais jamais vraiment ouverte. Sans m'en rendre compte, quelque chose était en train de guérir dans mon lien aux femmes.

En sortant de la dépression, une évidence s'est imposée : je voulais les remercier. Je voulais créer un moment qui ressemble à ce qu'elles m'avaient offert pendant ces mois-là : de la présence, du soin, du vrai. Je les voulais près de moi pour célébrer la vie, la guérison et la sororité. C'est comme ça qu'est née l’envie d’organiser une Blessing Ceremony

Une Blessing Ceremony est un ancien rituel de passage qui honore la venue au monde d'un être. Depuis des millénaires, les femmes se rassemblent en cercle pour prier, chanter, déposer des intentions pour la mère et son bébé, et lui rappeler qu'elle ne traverse pas ce passage seule. C'est une manière de remettre du sacré dans la naissance qui a été aujourd'hui banalisée et médicalisée. Je trouve malheureux que dans notre culture on se rassemble aux mariages et aux enterrements uniquement, alors que tant d'autres passages essentiels de la vie ont perdu cette dimension.

Ouvrir ma maison de cette manière n'avait rien d'évident pour moi et pourtant, tout s’est mis en place avec fluidité et elles ont répondu oui avec enthousiasme.

J'avais appelé ça la Blessing Colonie, parce que plusieurs étaient venues de loin et restaient quelques jours à la maison. Ça a pris des airs de mini-retraite : yoga, breathwork, randos, plage, mssage, bons repas, partages sincères et beaucoup de rires.

Le matin de la cérémonie, j'ai regardé Laure partir dans le jardin, main dans la main avec Salvador, cueillir des fleurs et des fruits pour le mandala. Je me suis alors souvenue de mon rêve. Je me suis dit que la vie avait parfois une façon subtile de répondre à nos prières.

Toutes les huit, nous nous sommes installées en cercle, pieds nus sur le tapis du salon où naîtra le petit frère de Salvador dans quelques jours.



Chacune était arrivée avec un présent : des fleurs fraîches, un mobile en bois flotté et laine fabriqué à la main, de la céramique artisanale. Margaux avait apporté de jolis vêtements de son bébé. Julia avait développé les Polaroids qu'elle avait pris de moi nue, enceinte, quelques mois plus tôt. Jenni servait le cacao cérémoniel. Domitille a joué des chants médicinaux dont elle avait réécrit les paroles avec mon prénom et celui de mon fils. Quand mon amie artiste, Macha, a commencé à peindre mon ventre, j'ai éclaté en larmes.

Puis, ensemble, elles ont suspendu des fleurs et des messages de soutien au-dessus de nos têtes, préparant ce salon à accueillir la naissance.

Ces femmes étaient restées à mes côtés malgré mes maladresses et mes tentatives d'inamitié.

En les regardant m’entourer ce jour-là, j'étais submergée d'émotion, j’ai compris que cette cérémonie n'avait pas commencé ce matin-là. Elle avait commencé des mois plus tôt.

Au fil de cette grossesse, j'avais cessé de croire que je n'étais pas faite pour l'amitié. J'avais découvert que je ne savais simplement pas recevoir.

Le jour de cette Blessing, j'ai compris que cette cérémonie ne célébrait pas seulement la naissance prochaine de mon fils. Elle célébrait aussi une guérison. Celle de ma relation aux femmes.

Elles n'étaient pas devenues mes sœurs parce que nous partagions le même sang. Elles l'étaient parce que nous parlions la même langue. Une langue où l'on peut parler vrai, de ses joies comme de ses ombres, sans masque, sans compétition, sans avoir besoin de faire semblant que tout va bien. Une langue où les discussions superficielles n'ont pas beaucoup de place et où l'on sait écouter quand c'est joyeux comme quand ça ne l'est pas.

Cette grossesse m'a offert un cadeau d'une valeur inestimable : une rééducation de ma capacité à être amie avec une femme.

Je vais maintenant laisser un peu plus de place au silence pour accueillir cette naissance.

Je vous retrouverai de l'autre côté de ce passage, pour ouvrir ensemble une nouvelle saison de retraites Silence.

Et si cette newsletter vous a touché, prenez peut-être quelques minutes aujourd'hui pour écrire à l'une de vos petites bougies. Je crois que nous oublions trop souvent de dire merci à ceux qui nous éclairent sans bruit.

Merci d'être là. Vos mots, votre confiance et votre présence ont, eux aussi, été de petites bougies sur mon chemin.