Mon deuxième accouchement

Je suis sous la douche. L'eau chaude et le sang coulent sur mon corps et je suis entre deux mondes. Il est 3h du matin. Santiago vient de naître. Mon ventre est vide et je me sens pleinement comblée.

La traversée a commencé la veille, le 15 août. Nous sommes à cinq jours du terme et je me sens déjà dans le vortex, prête à accueillir mon enfant. En préparant le petit déjeuner, je sens couler quelque chose entre mes cuisses, un fluide transparent rosé. C'est le bouchon muqueux qui se détache, une barrière naturelle entre le vagin et l'utérus qui protège le bébé pendant la grossesse. Des traces de sang avec lui, signe que mon col commence à s'ouvrir. Peu après, des contractions, encore minuscules.

J'ai hâte d'accoucher ! Est-ce que je suis folle ou masochiste d'être si excitée alors que je m'apprête à vivre la plus grande des douleurs ?

Jo arrive, se fait un café tranquillement et me dit qu'il aimerait aller au cinéma. Je lui explique les signes mais mon petit escargot de Jo ne percute pas. Il me parle de choses et d'autres comme si c'était un matin normal.

« Stop Jo, stop je ne veux pas entendre parler de tout ça, je vais accoucher là ! »

Lui : « Mais non chérie, t'es pas en train d'accoucher. »

C'est vrai que j'ai déjà eu plusieurs contractions ces dernières semaines et que ça fait des jours qu'on se dit que « je suis au bord d'accoucher ». Mais là je sens que c'est bon, et je n'arrive pas à lui communiquer. Le ton monte, la lionne en moi rugit, les hormones déchaînées. Envie de lui arracher les yeux. Je lui en veux de ne pas être assez concerné, de ne pas me prendre au sérieux.

Je pars comme une furie et vais m'isoler dans ma chambre. J'allume les bougies de mon autel et je calme la colère en respirant.

Jo vient me prendre dans ses bras et me dit : « Viens, on va à la plage. » Il sait s'y prendre avec sa Jaja.

C'était le plan pour aujourd'hui. On avait réservé un parasol dans notre bar de plage préféré, en bas de chez nous. Mon désir de ne faire qu'un avec l'océan est immense. C'est presque vital depuis que je suis enfant. Je sais que si j'accouche aujourd'hui, je n'irai plus nager avant un moment. Jo sait que j'irais en rampant s'il le fallait.

Pieds dans le sable, on se commande des cafés glacés. Les contractions sont plus régulières mais elles restent petites, j'ai le temps de kiffer. Mais une question me traverse : est-ce qu'on peut aller dans la mer avec le bouchon muqueux détaché ? ChatGPT dit que non. Désespoir. J'ai tellement envie de nager.

On écrit à la sage-femme qui nous dit que c'est ok. Soulagement.

La mer est froide à Sesimbra, et c'est comme ça que je l'aime. J'ai grandi au bord d'une mer froide, sur la Côte d'Opale. J'y entre sans me faire prier et je mesure ma chance d'être là, aujourd'hui. Je sens mon bassin travailler, se contracter un peu plus. Ce n'est pas encore douloureux. Presque agréable.

J'entends les cloches de l'église, c'est l'Assomption.

Marie. La baleine. Mes guides sont présentes. Je me sens reliée à cette énergie maternelle.

Allongée en planche dans la mer, avec mes contractions qui s'intensifient et le son des cloches, je me sens vivante comme rarement. Le moment est inouï, je ne l’oublierai jamais.

Les heures passent, la cadence des contractions s'accélère. La doula et les sages-femmes, nos « sorcières », en sont désormais sûres : c'est pour ce soir. Elles nous recommandent de rentrer bientôt chez nous et nous disent qu'elles vont nous y rejoindre.

L'atmosphère a changé, le ciel est rose. On croise une amie sur la plage. Jo commence à s'impatienter. « Chérie, t'es en train d'accoucher, il faut qu'on rentre là ! » Je lui lance un « chuuut », je ne veux pas que les gens autour le sachent.

Allez, un dernier château de sable avec Salvador. « Mais chérie t'es folle ? Il est 19h, on doit rentrer, préparer la maison pour l'accouchement, se doucher, tu accouches, on y vaaa ! »

Oh mais il m'a demandé plusieurs fois. Juste un petit château de sable.

On finit par rentrer chez nous. Il y a de la douceur, des rires, mais aussi cette sensation complètement folle que « Petit frère » sera là dans quelques heures.

Sara la doula arrive. On prépare l'espace le plus cosy possible, on allume plein de bougies, on couvre le sol et le canapé de resguardos. Les resguardos, ce sont des alèses de protection. Depuis la naissance de Salva, ce mot est devenu un running gag entre nous : on en avait toujours sur nous, pour changer les couches, sur les matelas, sur les tables à langer… notre allié spécial pour toutes les déjections possibles.

On met la playlist prévue pour l’événement, on danse.

On prépare un frichti. J'avais beaucoup vomi à l'accouchement de Salva sous l'effet des contractions et regretté les tomates-mozza mangées avant. Cette fois, je veux choisir ma nourriture comme si je préparais le marathon qui m'attend. Des crackers simples, des amandes, neutres et nourrissantes.

Salvador est connecté, il se montre prêt à sa manière à accompagner la cérémonie qui s'ouvre. Je sors sur la terrasse, au loin je vois la lune monter derrière les collines vertes, je remercie la nature de m'avoir amenée jusqu'ici.

La nuit est chaude. Au début, c'est doux. Je respire. Sara accompagne les contractions en me massant avec le rebozo, une écharpe traditionnelle mexicaine qui enveloppe et berce le bassin. Jo me vaporise de la brume de fleur d'oranger sur le visage. Il nous fait un show débile sur notre chanson préférée de Moana, que j'ai intégrée à notre playlist de naissance. Tout le monde rit, Salvador saute et danse comme un fou. C'est la fête.

Vers 22h, Salvador s'endort et l'ambiance bascule d'un coup. La douleur escalade très vite. En quelques minutes, je passe du rire à une intensité que je n'avais jamais connue. Rien à voir avec mon premier accouchement : cette fois, tout est beaucoup plus soudain. J'ai l'impression que mon corps va exploser sous la douleur. Je m'agrippe à ce que je peux, surtout à la peau de mon Jo, qui m'encourage, sans craindre de me voir pincer et broyer ses poignées d'amour. Des sons d'animal sauvage sortent de moi sans que je puisse les contrôler.

« Est-ce normal que j'aie aussi mal ? Il y a un problème ou quoi ? »

Je repense à cette voyante qui m'avait dit d'accoucher à l'hôpital parce que j'allais avoir une césarienne, et qui m'avait montré la carte de la Mort dans son tarot. Je pense à ma mort. À celle de mon bébé. Puis je reviens à l'amour, à la foi. Fuck you, la voyante. On va vivre.

Sara reste hyper sereine et nous rassure. Depuis le début, elle tient les sages-femmes informées de l'évolution. On avait décidé de les faire venir seulement lorsque les choses deviendraient vraiment intenses, parce que j'aime accoucher tranquille, en silence, et elles le savent. Mais d'un coup, leur venue devient urgente : tout s'accélère.

Quand elles arrivent enfin, je me tords de douleur, les yeux qui roulent, des gémissements que je ne retiens plus. Tant pis pour la piscine d'accouchement et les embrassades. Rute la sage-femme cherche le pouls du bébé, ça prend un peu de temps, elle a du mal à l'atteindre. C'est le seul moment où Jo a vraiment eu peur, puis enfin : « Your baby is okay Jeanne. » J'entends son cœur qui bat.

Les poussées deviennent alors d'une violence folle et se déclenchent toutes seules. Je ne maîtrise plus du tout leur rythme, mon corps pousse sans me demander mon avis. Je suis dans le « ring of fire », cette sensation de brûlure et d'étirement si intense qui accompagne le passage de la tête du bébé. J'ai envie de supplier qu'on m'aide, qu'on me libère de cette souffrance qui me paraît intenable.

Chaque vague me fait croire que j'ai atteint ma limite. Pourtant, la suivante est encore plus forte.

Alors j'arrête de vouloir comprendre ou contrôler. Mes yeux dans ceux de Jo, je m'ancre. Il croit en moi, en ce qui est en train de se passer. Je laisse venir ce qui doit venir. Je respire entre deux contractions, je reprends mon souffle et je recommence. Je fais confiance. J'ouvre la voie.

Puis le corps de mon fils trouve le passage. Tout se relâche enfin.

Jo attrape le bébé, mais le cordon est enroulé autour de son cou. La sage-femme le rattrape, le libère et me le passe entre les jambes.

Santiago arrive contre moi. Je sens son odeur, cette odeur de naissance, quelque chose de chaud, de vivant, que je ne saurais expliquer.

Notre fils est arrivé. En un instant, mon pire cauchemar devient le plus beau moment.

Le cordon continue de pulser, le sang circule encore entre le placenta et Santiago. Puis, lorsqu'il cesse de battre, Jo le coupe.

Neuf mois à le porter. Quelques heures pour le mettre au monde. Maintenant, une vie entière pour découvrir ce que sa naissance a changé en moi.

Je tremble. On m'aide à me relever. Je suis le Petit Poucet, semant des gouttes de sang entre le salon et la douche. Sara et Rute me tiennent. Je grelotte très fort. J'allume l'eau et elle est un cadeau.

On l'a fait. Il est là, en bonne santé. On est en vie. On est quatre.

Je suis en paix.

Depuis, chaque fois que l'eau coule sur mon corps, je retourne à cette nuit.

Muito Amor,

Jeanne

PS : Ici, je vous raconte l’expérience. Je partagerai dans les prochaines semaines une conversation plus concrète — le pourquoi, la vision et les risques autour de la naissance naturelle — en podcast, pour celles et ceux que ça intéresse. N’hésitez pas à poser vos questions pour nourrir cet échange.